Vivre ma foi dans la société

Aumônier de prison, une dimension humaine et spirituelle d'une présence au coeur du milieu carcéral : l'expérience de la pasteure Eva Nocquet

A la retraite, j’ai choisi de m’investir pour la société en devenant aumônier de prison. J’avais déjà une petite expérience, car dans les années 1990 figurait dans mon cahier de charge dans l’Artois : aumônerie de prison. J’ai appris sur le tas, soutenue efficacement par le collègue catholique qui m’a beaucoup aidé pour me repérer dans le milieu carcéral. Et puis sur les autres postes, il n’y avait plus cette ligne et j’avais assez de choses à faire…
Quand j’ai repris en 2020, beaucoup avait changé : il fallait maintenant passer un DU (Diplôme Universitaire ‘laïcité’, organisé à Strasbourg), il y avait des formations régionales et nationales régulières, des groupes de parole avec un superviseur … de quoi se sentir bien entourés et mieux accompagnés.
J’ai donc commencé à Montpellier d’abord (avec toutes les restrictions imposées par le Covid à l’époque) et après notre déménagement dans le Var à la Maison d’Arrêt de Draguignan.
Il y a bien sûr la référence de Mt 25,39 … mais ne va pas en prison qui veut.
Il faut un agrément de la DISP (direction interrégionale des services pénitentiaires) ; l’envoi par une Église qui discerne une personne apte pour ce ministère (Il n’est pas nécessaire d’être pasteur/e).
L’état prend en effet au sérieux son engagement depuis la loi 1905 de la séparation des églises et de l’état d’offrir à chaque citoyen/ne la possibilité d’exercer la religion de son choix ou aucune religion. Et comme il y a des personnes qui ne peuvent pas décider de leurs déplacements, il envoie des aumôniers dans ces lieux, c’est-à-dire : les hôpitaux, l’armée et les prisons.
Un/e aumônier est donc envoyé/e à la fois par l’État et par son église. En occurrence pour les protestants, c’est la Fédération Protestante de France (FPF) qui est l’interface de l’état via le/la président/e de chaque aumônerie.
La double mission de l’administration pénitentiaire est de : protéger la société et de réinsérer les délinquants et criminels. La deuxième est un point beaucoup trop timidement réalisé. Il serait nettement plus utile d’investir dans une vraie et bonne insertion que de construire de nouvelles prisons.
Le répressif seul n’arrange rien et ne guérit surtout pas les nombreuses blessures et échecs qui ont fait dérailler. Je pense, d’après mes observations, qu’il renforce au contraire l’attitude de ne pas regarder en face « le Mal qui est passé par moi ». On peut effectivement devenir victime d’humiliations et repressions injustifiés en prison et du coup se voir plus comme victime que comme auteur d’un mal qui a fait des victimes. Pour assumer à leur juste place ses mauvaises actes, affronter la réalité et prendre sa juste part sans perdre face et consistance, et sans se réfugier dans le déni ou l’oubli, il faut une sacrée confiance. Et voilà le coeur de l’aumônerie en prison : construire la confiance. La confiance pour pouvoir assumer ses actes sans être écrasé, confiance pour se repentir, confiance pour construire le pardon, confiance
pour se confesser, confiance en cet amour inconditionnel vécu par Jésus pour sauver quiconque croit.
Ne pas condamner l’humanité de ceux et celles dont l’État condamne les actes ou qui en sont soupçonnés mais pas encore jugés (prévenus) est notre quotidien en prison.
Parfois, ça va loin car il arrive qu’il faille même accepter de voir l’inhumain de l’humain. Certains actes et attitudes me glacent. Mais le plus souvent, je fais l’expérience qu’un inconnu qui fait tant peur abrite un être humain de qui je peux recevoir une leçon d’humilité, de sollicitude, de fraternité.
Cette réciprocité est un élément important dans la joie d’être aumônier. Et elle correspond à la phrase biblique qui me guide dans ce ministère :
« je désire vivement vous voir afin que je vous transmette quelque don
spirituel pour que vous soyez affermis, ceci est d’être réconfortés ensemble
chez vous par la foi réciproque, la vôtre et aussi la mienne » Rm 1,11s
Dans le contact avec les détenus, je me sens vivante, souvent confrontée à des questions existentielles, découvrant des situations que je n’imaginais même pas de loin (parents défaillants, violences depuis la petite enfance, mépris et humiliations qui ont détruit l’estime de soi, des transmissions générationnelles néfastes d’inceste…).
Certes, je rentre essorée, mais toujours enrichie, réconfortée dans ma propre foi et/ou interrogée sur certaines de mes certitudes, heureuse d’avoir un tant soit peu pu contribuer à retisser un bout du tissu social si fragilisé, ma toute petite contribution à la vie en société en étant retraitée de l’Église Protestante Unie.

PS : pour intégrer le vécu qui me bouscule, j’écris des textes-prières. Je vous en laisse des petits exemplaires :

« Malfaiteur repenti » ; « dehorsdedans » ; « enfants des foyers » ; « braves paroissiens »

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