Le Camp des Milles : se souvenir pour résister

À l’initiative de notre pasteure Anne-Laure Danet, l'Eglise protestante unie de l'Est-Var a visité le Camp des Milles, près d'Aix-en-Provence, le 13 septembre 2026. Il était important de ressentir dans ce lieu la façon dont les génocides apparaissent, se développent et s'enclenchent vers l'irrémédiable.
Le Camp des Milles

EPU Est-Var – photo Ghislaine Richaud

Un lieu qui nous avertit.

Nous aurions pu rapporter de cette journée quelques photographies de notre groupe, raconter ce que nous avons vu, évoquer l’émotion ressentie devant ces murs demeurés si proches de ce qu’ils furent entre 1939 et 1942.

Mais peut-être devons-nous en rapporter davantage.

Car le Camp des Milles n’est pas seulement un lieu où l’on se souvient. C’est un lieu qui nous avertit.

 

Comment se déclenche l’engrenage.

Les crimes de masse ne surgissent pas soudainement dans une société devenue folle en une nuit. Ils deviennent possibles progressivement. Ils commencent par des mots, des préjugés, des plaisanteries que l’on laisse passer. Puis vient la désignation de l’autre : celui qui serait différent, étranger, indésirable, responsable de nos difficultés.

Peu à peu, ce qui aurait autrefois révolté devient supportable.
On s’habitue.
On détourne le regard.
On laisse dire.
On laisse faire.

Et chaque renoncement rend le suivant un peu plus facile.

C’est pourquoi le schéma présenté au Camp des Milles sur les mécanismes qui peuvent conduire du racisme et de l’exclusion jusqu’au crime de masse nous paraît si important. Nous souhaitons lui donner une place centrale dans ces pages.

Regardons ces mécanismes de destruction. Transmettons-les. Parlons-en.

Car notre devoir de mémoire ne consiste pas seulement à pleurer les victimes d’hier. Il consiste à reconnaître, aujourd’hui, les premiers signes des mécanismes qui ont rendu leur persécution possible.

Pour nous, chrétiens de tradition réformée, cette vigilance prend une dimension particulière.

Notre foi nous enseigne que tout être humain est une créature de Dieu et possède, à ce titre, une dignité qui ne dépend ni de son origine, ni de sa nationalité, ni de sa religion, ni de sa condition sociale.

Elle nous rappelle aussi que nous ne pouvons pas nous réfugier dans l’indifférence.

Lorsque l’autre est humilié, rejeté ou désigné comme une menace simplement parce qu’il est différent, nous sommes concernés. Lorsque la peur remplace la rencontre, lorsque la haine devient un langage ordinaire, lorsque l’on commence à classer les êtres humains entre ceux qui auraient leur place parmi nous et ceux qui ne l’auraient plus, notre conscience de citoyens et notre foi de chrétiens doivent nous tenir éveillés.

 

Résister ne signifie pas toujours accomplir des actes héroïques.

Résister commence parfois très simplement : refuser une parole raciste ; ne pas transmettre une rumeur qui désigne un groupe à la vindicte ; défendre celui que l’on humilie ; chercher à comprendre plutôt qu’à condamner ; rappeler que derrière une catégorie, une origine ou une religion, il y a toujours un visage, une histoire, une personne.

Et surtout : ne pas s’habituer.

L’âge ne nous permet peut-être plus d’être aussi présents ou aussi actifs que nous le souhaiterions. Mais il nous reste une responsabilité immense : transmettre.

Transmettre à nos enfants.
À nos petits-enfants.
Aux jeunes de nos familles et de nos Églises.

Emmenons-les au Camp des Milles.

Faisons-leur parcourir ces lieux. Faisons-leur voir où peuvent conduire l’indifférence, la peur de l’autre, le racisme et la passivité. Montrons-leur aussi que, même dans les temps les plus sombres, des femmes et des hommes ont refusé de se soumettre à l’inacceptable.

Car la mémoire n’est véritablement chrétienne que lorsqu’elle devient espérance et responsabilité.

La Bible nous pose depuis toujours cette question terrible :
« Suis-je le gardien de mon frère ? » (Genèse 4,9)

L’histoire nous a appris ce qui arrive lorsque des sociétés entières répondent : « Cela ne me regarde pas. »

Alors oui, nous voulons être les gardiens de nos frères et de nos sœurs. Non pour surveiller ou juger, mais pour veiller les uns sur les autres et refuser que certains soient un jour retranchés de notre commune humanité.

Face aux mécanismes de haine, notre foi nous appelle à la fraternité.
Face à l’indifférence, elle nous appelle à la vigilance.
Face à la peur, elle nous appelle à l’espérance.
Face à la tentation de détourner les yeux, elle nous appelle à résister.

Se souvenir, ce n’est pas seulement regarder derrière nous.
C’est apprendre à reconnaître ce qui, devant nous, ne doit jamais recommencer.

Et transmettre cette vigilance à ceux qui viennent après nous est peut-être aujourd’hui l’une des formes les plus essentielles de notre résistance.

Jean-Michel Tieffenbach

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